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Opinions

Bonne à tout faire, sauf pour moi

Sur l’art de briller pour les autres jusqu’à s’oublier complètement.

Une rangée d’allumettes de plus en plus consumées, jusqu’à une silhouette calcinée ; la dernière, intacte, porte le visage de Lena Rey.

Je travaille pour tout le monde sauf pour moi. C’est un constat, et cela ne vous regarde pas. Vous devriez d’ailleurs arrêter de lire cet article s’il ne traitait que de ça. Sauf que se plaindre pour se plaindre ne m’intéresse pas plus que vous. Ce qui m’intéresse, c’est de vous parler de vous, car nous sommes nombreux à nous effacer au profit des autres.

Aujourd’hui, une personne bienveillante m’a demandé de lister mes activités professionnelles pour mettre les choses à plat. Mon esprit était en surchauffe et je n’arrivais plus à réfléchir.

J’ai donc dressé la liste de tous mes contrats, mes mandats et des tâches qui y sont liées. Et noté si j’aimais ou non chacune d’elles.

Quand j’ai eu fini, j’avais devant moi cinq domaines d’activité, une bonne vingtaine de tâches distinctes, et un constat qui m’a sauté à la gorge : tout ce que j’adore faire se retrouve dans la colonne « travail personnel ». Celle que je décris moi-même comme « malheureusement celle à laquelle je consacre le moins de temps, car pour le moment la moins rémunératrice ».

Je travaille énormément. Mais rarement pour moi.

Score final : les autres 27, moi 0

Je suis élue au conseil municipal, attachée de presse, consultante en communication, chroniqueuse, prête-plume, organisatrice d’événements, modératrice de tables rondes, intervieweuse, coach en média training. Mon salaire horaire est correct quand je travaille à mon tarif normal. Et pourtant, il m’arrive d’accepter un mandat au forfait pour lequel, si je compte les heures réelles, je tombe en dessous du salaire minimum.

Pourquoi ?

Parce que j’étais aux abois. Et quand on est aux abois, on accepte des choses qu’on ne signerait jamais la tête reposée.

Ce n’est pas le syndrome de l’imposteur classique. Ce n’est pas que je me croyais nulle. C’est plus subtil, et peut-être plus dangereux : je me croyais capable, mais pas encore assez pour exiger ce que je valais. Pas encore légitime pour mettre mon propre projet au premier plan. Pas encore prête à me battre pour moi avec la même énergie que pour les autres.

Alors j’ai fait ce que font beaucoup de gens qui manquent de confiance : j’ai mis mes compétences au service de projets qui n’étaient pas les miens. En me disant que ça viendrait. Et qu’ensuite, je pourrais enfin travailler pour moi.

L’« ensuite » n’arrive jamais tout seul.

Ce que je veux construire, moi ? Un nouveau média indépendant à Genève. Et un livre qui devrait faire du bien à pas mal d’hommes, mais que je n’ai jamais le temps d’écrire.

Ce que votre liste pourrait vous révéler

Ce que j’ai compris en faisant cet exercice, c’est que la charge mentale n’est pas seulement une question de volume. C’est aussi une question d’alignement. On s’épuise beaucoup moins quand on travaille pour quelque chose qui nous appartient vraiment. Et infiniment plus quand on donne le meilleur de soi à des projets dont on ne cueillera pas les fruits.

Je ne dis pas qu’il faut tout plaquer. Je dis qu’il faut regarder la liste en face.

Parce que l’énergie qu’on ne donne pas aux autres, on peut la mettre dans ce qu’on a envie de construire. Et ce qu’on a envie de construire, quand on le sent dans ses tripes, que ce soit un livre, un média, une conférence (là, je parle pour moi ; pour vous, ce sera peut-être récolter les pelures de pommes des voisins pour en faire de la confiture, ou raconter votre vie en peinture), c’est souvent exactement ce dont le monde a besoin.

Cette personne bienveillante attendait une liste.

Et moi, j’ai un article à publier pour mon propre compte. Pour une fois, ça faisait longtemps !

Première publication : la lettre de Lena Rey, 12 mai 2026.

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