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Analyse

Quand l’administratif asphyxie le vivant

De la santé à l’agriculture, le même dysfonctionnement : des décisions prises loin du terrain, sans ceux qu’elles concernent.

Médecins, agriculteurs, citoyens : des réalités différentes, un même face-à-face avec une machine administrative devenue sourde au réel.

En France, un psychiatre m’a mentionnée dans une publication LinkedIn à propos de la grève des médecins.

En Suisse, un généraliste m’a appelée pour me demander d’enquêter sur la nouvelle tarification TARDOC.

Avant même d’avoir commencé mes recherches, une chose m’a sauté aux yeux : dans les deux pays, le problème est le même.

Ce n’est pas la médecine qui dysfonctionne. C’est la couche décisionnelle qui l’asphyxie.

Une bureaucratie tentaculaire, lourde, vorace en procédures, incapable de remplir sa mission première (prendre soin des citoyens, protéger, soutenir la vie), mais extraordinairement efficace pour contrôler, ralentir et décourager.

Dans la santé, cela se traduit par des médecins ensevelis sous l’administratif, contraints de passer moins de temps avec leurs patients, pendant que les délais explosent et que les urgences saturent, parce que le temps médical est absorbé par la justification permanente, la codification, la conformité.

En France, l’ampleur de la mobilisation est en soi un signal : des dizaines de milliers de médecins en grève et dans la rue. Une mobilisation rare, massive, qui porte moins sur une dégradation de leurs conditions matérielles que sur la complexification d’un système devenu, selon eux, incompatible avec l’accès aux soins.

Peut-être cette colère reste-t-elle peu audible parce qu’elle vient de médecins. Parce qu’on les suppose protégés, privilégiés, peu légitimes à se plaindre. Comme si la critique ne pouvait venir que d’en bas, comme si la lutte des classes exigeait un ennemi désigné, quitte à se tromper de cible.

Affiche rose et bleue de la Fédération des médecins de France : « En grève. Médecine libérale en danger = patients mal soignés. Du 5 au 15 janvier, je ferme mon cabinet ! »
Affiche de la Fédération des médecins de France pour la grève de janvier 2026.

Autre domaine, même problème

Dans le monde agricole, des décisions administratives prises loin du terrain, au nom d’une prudence abstraite, peuvent conduire à des mesures radicales, sans considération réelle pour ceux qui sont au contact du vivant. Là encore, des travailleurs affrontent un système qui décide pour eux, sans eux.

Médecins, agriculteurs : deux mondes différents, un même face-à-face avec une administration qui prétend réguler, mais finit par écraser ce qu’elle est censée servir.

Cette lourdeur n’épargne pas davantage les citoyens lorsqu’ils ont besoin d’être protégés. Lorsqu’un patient signale un manquement, l’organe de contrôle met des mois, parfois des années, à statuer. Et bien souvent, la décision se réfugie derrière les arguments les plus faciles, au détriment de ceux qui attendaient une véritable régulation.

Ce ne sont donc pas les médecins qu’il s’agit de défendre ici.

Ce qui est en cause, c’est un système administratif qui dysfonctionne dans toutes les directions : il entrave ceux qui soignent, il écrase ceux qui produisent, et il échoue trop souvent à protéger ceux qui en ont besoin. L’actualité nous l’a cruellement rappelé : là où la machine étatique devrait contrôler le plus, elle échoue. Elle préfère s’armer d’un trèfle à quatre feuilles plutôt que de remplir la paperasse nécessaire pour sauver des vies, en se disant « ça va le faire » et en espérant qu’on ne démasquera pas la médiocrité qui se cache derrière ses grands airs.

Alors une question s’impose : à quoi servent nos États s’ils n’assurent plus ni la protection, ni le fonctionnement élémentaire des systèmes vitaux, tout en exigeant toujours plus de soumission administrative ?

Cette note n’est pas une conclusion. C’est le point de départ d’une enquête.

Première publication : la lettre de Lena Rey, 14 janvier 2026.

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