La chasse aux œufs, une tradition en voie de disparition
Pour la première fois, la Suisse compte plus de seniors que de jeunes. Et si le jardin de Pâques se vidait ?

Les druides gaulois teignaient leurs œufs en rouge en l’honneur du soleil. Puis les chrétiens ont repris le geste, en souvenir du sang du Christ. Cette année, on devrait peut-être aussi les peindre en rouge pour une troisième raison : l’alerte. Si la démographie continue sur cette pente, le glas de la dernière chasse aux œufs sonnera plus tôt qu’on ne le pense.
Ce matin, j’ai caché des œufs en chocolat dans le jardin.
Geste ancestral, moment de joie en famille qui va fatalement finir par disparaître.
Pourquoi je dis ça ? Parce que juste avant, en buvant mon café, je suis tombée sur un article intéressant de 24 heures. Pour la première fois de son histoire, la Suisse compte davantage de personnes de plus de 65 ans que de moins de 20 ans.
Pourtant, selon les statistiques provisoires publiées jeudi par l’OFS, la population a augmenté. 9,1 millions de personnes vivent en Suisse, mais contrairement au Niger et à ce que le chiffre laisse croire, ce ne sont pas les berceaux qui gonflent les rangs. Ce sont les valises : 204 600 immigrations en 2025. C’est donc l’immigration qui tire la croissance démographique suisse, pas les naissances.
Si l’on décortique les chiffres, nous avons 1,811 million de seniors et 1,802 million de jeunes. Neuf mille unités d’écart. L’inversion est consommée.
La Suisse est cuite, l’œuf dure
L’œuf, dans toutes les traditions qui précèdent et traversent le christianisme, symbolise la fécondité, le renouveau, la création. Les Perses l’offraient au printemps. Les Égyptiens aussi. Et quelques millénaires plus tard, nous voilà à en produire 1,28 en moyenne par femme. Pas des œufs décorés. Des enfants.
Tant qu’il y aura des enfants, il y aura des chasses aux œufs, d’autant que c’est devenu une fête qui rapporte : un peu la dernière poule aux œufs en chocolat avant que les cahiers de la rentrée, puis l’hémoglobine d’Halloween, prennent le relais. Question pour ceux qui aiment vivre dans un pays qui boîte, qui se fichent de la jeunesse, qui détestent les bambins et ont une mécanique marchande à la place du cœur : qui va consommer dans les magasins à l’occasion de ces fêtes, s’il n’y a plus d’enfants ?
À qui transmettre quand le jardin se vide ?
La chasse aux œufs repose sur une logique simple : quelqu’un cache, quelqu’un cherche. Les vieux ont quelque chose à offrir, les jeunes le récupèrent. Une jolie métaphore de la transmission : on laisse quelque chose aux générations suivantes.
Or, le rapport se dégrade. Les cacheurs sont de plus en plus nombreux. Le jardin se vide de ses enfants.
Il y a ici quelque chose de caché qui mérite qu’on se donne du mal pour le trouver : l’explication. Pour comprendre ce basculement, et ne pas laisser la population fondre comme un œuf en chocolat oublié sous un rosier.
La statistique me revient. L’espérance de vie atteint 86,3 ans pour les femmes et 82,7 ans pour les hommes en 2025. Nous vivons vieux et nous faisons peu d’enfants.
Avoir un enfant, c’est un pari sur l’avenir. Dans un monde où cet avenir s’est mis à faire peur, sur le plan climatique, économique et géopolitique, on comprend qu’on puisse hésiter. Qu’on recule. Qu’on préfère garder ses œufs au congélateur, avec son élan, ses projets, son cœur et ses ardeurs.
L’œuf n’incarne pas seulement la naissance, mais surtout la renaissance répétée.
La famille est la seule institution qui se régénère de l’intérieur, par le bas, sans bilan annuel ni conseil d’administration. Elle se transmet en s’aimant. En ratant. En recommençant. Les œufs qu’on cache mal. Les chocolats qu’on donne en trop. Les traditions qu’on perpétue à moitié, qu’on réinvente sans le savoir.
Les statistiques sont ce qu’elles sont : froides, et toujours en retard sur la vie réelle.
Des oreilles au caramel salé fondent dans ma bouche, leur goût se mêle à l’amertume du déclin, tandis que la théobromine du cacao m’offre un peu de réconfort. Mais au moins ce matin, dans ce jardin, il y a des enfants qui cherchent et qui me redonnent le sourire.
Joyeuses Pâques.
Première publication : la lettre de Lena Rey, 5 avril 2026.

Lena Rey
