Le barbecue du 14 juin
Le soir du 14 juin, un barbecue entre cadres expatriés a suffi à faire ressentir tout le poids d’un pays qui se sent hors sol.
Avant-proposTo write or not to write, that was the question. Parce que ce défouloir est lancé, je me décide enfin à publier ce texte du 1er jour des restes de la Suisse. Je l’avais écrit parce que j’en avais gros sur la patate, mais j’avais peur de perdre une amie.
J’ai appris les résultats de la votation du 14 juin au milieu d’un barbecue.
Quelques heures plus tôt, les Suisses avaient rejeté l’initiative pour la durabilité. Celle qui proposait de limiter la population du pays à dix millions d’habitants d’ici 2050.
Une proposition que beaucoup ont caricaturée comme une initiative de fermeture, voire comme un texte hostile aux étrangers.
Pourtant, même ses opposants les plus honnêtes reconnaissaient qu’elle ne prévoyait ni fermeture des frontières, ni arrêt de l’immigration. Elle acceptait encore près de 900’000 habitants supplémentaires. Il s’agissait d’un simple freinage.
Ralentir, adapter la croissance à la capacité du pays.
Faire en sorte que les infrastructures, les logements, les transports, les écoles et l’environnement puissent suivre.
Manifestement, les électeurs n’ont pas été convaincus, je l’ai regretté.
Pourquoi ai-je déchanté devant ces saucisses en train de griller ?
Autour de moi, il y avait des Français, des Belges, des Allemands, des Américains, des Irlandais.
Des cadres supérieurs pour la plupart. Des gens bénéficiant de revenus confortables, vivant dans de belles maisons, inscrivant leurs enfants dans des écoles privées, voyageant beaucoup.
Leur point commun n’était ni une nationalité ni une langue. C’était une position sociale.
On pourrait parler d’une caste internationale qui se reconnaît immédiatement entre elle. J’étais sans doute la seule Suissesse du groupe.
Et paradoxalement, j’étais aussi la plus étrangère, comprenez par là, la moins intégrée à la fête.
Les conversations se déroulaient en anglais, en allemand ou dans un français gouailleur ponctué de références à des écoles internationales, à des ONG, à des vacances et à des préoccupations qui semblaient flotter plusieurs mètres au-dessus du sol suisse.
À un moment, quelqu’un a évoqué Genève.
« Oh là là, quelle idée d’aller à Genève aujourd’hui. »
J’ai répondu que j’y habitais et que j’étais venue sans difficulté.
Mal m’en a pris. On m’a demandé dans quel quartier. Puis le cercle s’est refermé.
Littéralement.
Les corps se sont tournés. J’aurais pu continuer à parler à des dos mais j’avais plus de plaisir à converser dans ma tête qu’à essayer d’exister auprès de gens pour lesquels je préférais rester invisible.
La conversation a continué sans moi.
Ce n’est pas un drame mais ce petit moment a cristallisé quelque chose.
Depuis plusieurs années, la partie de l’immigration qui transforme le plus profondément la Suisse n’est pas celle dont on parle le plus.
Ce sont ces flux de travailleurs hautement qualifiés, souvent européens, attirés par des salaires élevés et une qualité de vie exceptionnelle.
Des personnes qui viennent occuper des postes dont on rêverait tous.
Des personnes qui contribuent aussi à l’économie mais dont l’arrivée massive produit surtout des effets négatifs sur le logement, le trafic, les infrastructures et in fine, sur les paysages et sur la biodiversité.
Un pays n’est pas seulement une addition de contribuables et de consommateurs, c’est aussi un tissu humain, une culture, une mémoire, des habitudes partagées.
Or j’ai parfois l’impression que la Suisse souffre aujourd’hui d’une forme d’inflammation chronique. Tout grandit : le nombre d’habitants, de chantiers, d’immeubles, de voitures, d’embouteillages…
Tout enfle, sauf le sentiment que nous avançons vers quelque chose de meilleur.
Même avec 12’000 francs par mois, les familles peinent désormais à boucler leurs fins de mois. Trouver un logement relève du parcours du combattant.
Pour trouver un emploi, la compétition est rude. La nature recule.
Les arbres tombent.
Les jardins disparaissent.
La faune urbaine perd son habitat et se réduit comme peau de chagrin.
Et lorsque certains citoyens expriment leur inquiétude, on leur répond par des procès d’intention. Racistes !
Xénophobes ! Réactionnaires !
Comme si constater une saturation était forcément détester ceux qui arrivent.
Car derrière le vote du 14 juin, il y avait aussi un cri.
Un cri d’essoufflement, trop las pour être habité par la haine.
Celui d’une partie de la population qui regarde son pays enfler comme la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf. Comme un légume OGM dopé à la croissance.
Et c’est là que je me suis souvenue du mot « hors sol » utilisé pour parler de la déconnexion croissante entre les élites – souvent politiques – et le peuple ancré dans le réel.
J’ai alors vu la ressemblance entre les expats du 14 juin et les tomates hors sol dont la culture consiste à faire pousser les plants sans terre, en les remplaçant par un substrat neutre. Les nutriments et l’eau sont apportés artificiellement et avec précision aux racines sous forme de solution liquide.
Si la comparaison vous semble lunaire, je veux bien aller voir si j’y suis. Je suis fatiguée dans mon pays.

Alceste
