Notre liberté rend la monnaie, pas les CFF
Paiement sans espèces à bord des trains : un test local, ou le début d’autre chose ?
Du 6 octobre au 13 décembre 2025, les restaurants des CFF de la ligne IC51 entre Bienne et Bâle n’acceptent plus les espèces : seulement les cartes de crédit, les cartes de débit ou les paiements mobiles. Motif avancé : optimiser les procédures internes, réduire les files, améliorer l’hygiène et renforcer la sécurité. S’agit-il d’un simple projet, aussi local que provisoire ? Ou d’une modification silencieuse de notre société, la normalisation d’une décision pour laquelle nous n’aurions jamais voté ?
Le paiement sans espèces : une mesure que les CFF présentent comme un test pour « optimiser les processus internes », un langage managérial typique qui dépolitise le sujet.
Les CFF, interrogés, ont donné une explication qui ne permet pas de mieux cerner les raisons de cette expérience, qui « s’inscrit dans une volonté de notre filiale Elvetino d’analyser le fonctionnement des paiements exclusivement numériques et d’évaluer les processus internes à l’entreprise dans ce cadre (frais, coûts, économies possibles, etc.) », rapporte Frédéric Revaz, leur porte-parole.
En réalité, ce genre de test est souvent une étape préparatoire vers une généralisation. On procède localement, on parle d’expérimentation, puis on étend.
Dans le cas présent, un élément pousse à croire à cette volonté de généraliser la limitation : un sondage en ligne sur le site cff.ch/sans-especes. Celui-ci nous demande clairement ce que nous pensons de l’extension des opérations sans espèces à d’autres itinéraires.
On peut se demander si ce qu’on teste ici n’est pas l’acceptation sociale du « cashless », avant de l’imposer nationalement au nom de la commodité.
Les CFF disent pourtant reconnaître « l’importance de maintenir des options pour les personnes qui ne disposent pas de carte de crédit ou désirent continuer à payer en espèces ». Ils se veulent même rassurants : « Il n’y a actuellement aucune volonté des CFF de passer au tout numérique. » Une déclaration en contradiction avec toutes leurs décisions récentes (voir plus bas).
Le cash, c’est sale. Le contrôle, non
En attendant, à chaque paiement électronique, une petite somme s’évapore. De 1 à 3 % selon les intermédiaires. Sans oublier, au passage, l’enregistrement d’une ligne de données comportementales, stockée, vendue, analysée : horaires, trajets, préférences d’achat.
Bienvenue dans le marché du paiement : un secteur qui ne vend rien, mais qui prend sa commission sur tout. On ne paie plus uniquement ce qu’on consomme. On paie aussi le droit de payer.
On nous dit que c’est « plus pratique », alors que dans ce libéralisme débridé, voire détraqué, on se fiche bien de nos intérêts. Notre liberté individuelle devient un lointain souvenir, écrasée par l’appétit insatiable des lobbies du crédit.
Autrement dit, il faut traduire par : c’est plus rentable. Mais pour quelqu’un d’autre.
C’est quoi, ce pays des banques qui perd la main sur son fonds de commerce ? La Suisse, historiquement attachée à l’indépendance monétaire, serait-elle paradoxalement en train de livrer ses flux de paiement à des acteurs étrangers ?
Et puis il y a les oubliés de ce système. Si la majorité des adultes ont un compte en banque, ce n’est pas le cas des mineurs. Prenez une fillette de 12 ans qui prend le train seule pour aller chez sa mère-grand, avec un billet de vingt francs. Pas de carte bancaire, pas de smartphone, mais une soif qui se déclare. Pas de traitement de faveur !
Nul besoin de grand méchant loup dans un monde où l’on refuse une bouteille d’eau à une enfant parce qu’elle n’est pas encore bancarisée.
Nous rendre meilleurs, un paiement à la fois
On nous promet une société plus rapide, plus propre, plus sûre. Et peut-être bientôt plus vert(ueuse) ?
Certaines banques suisses, comme Viseca via l’application Walter, testent déjà un service de calcul automatisé de votre empreinte carbone, basé sur vos paiements par carte. Chaque achat est converti en grammes de CO₂, et un relevé mensuel vous propose de compenser vos émissions. Officiellement, c’est écologique. Officieusement, c’est le début d’un système dans lequel vos choix de vie deviennent des indicateurs comportementaux.
Aujourd’hui, on vous informe. Demain, on vous suggérera. Et après-demain ?
On vous proposera peut-être de payer un supplément pour compenser l’impact environnemental de votre entrecôte, ou de recevoir un petit bonus si vous achetez local et végétal. L’empreinte carbone deviendra une sorte de notation morale intégrée à votre relevé de carte.
On croyait que seuls les États surveillaient, on craignait le crédit social. Mais en l’absence d’un contrôle étatique, qui pourrait bien arriver, les plateformes commerciales exploitent déjà un filon rentable : faire payer le suivi à ceux qui en sont les objets.
Du numérique à la conformité
Tout cela n’a rien d’un délire dystopique. C’est un glissement progressif. Ce n’est plus la transaction que l’on sécurise, c’est le comportement de l’acheteur que l’on évalue.
Vous fumez ? Vous consommez de l’alcool ? Vous ne faites pas de sport ? Vu que les transactions sont analysées, vous pourriez devenir un « profil à risque » pour votre assurance.
Et si vous croyez que certains secteurs résistent encore à la traçabilité, détrompez-vous. Même les prostituées acceptent désormais les cartes de crédit. Quand l’économie parallèle se branche au terminal, c’est que l’anonymat est devenu un luxe, et que vous pouvez vous asseoir sur votre intimité.
Et pendant ce temps, ailleurs…
En France, la loi protège le paiement en espèces pour tous les biens essentiels. On appelle cela le « cours légal » : nul commerçant n’a le droit de refuser un paiement en euros.
En Suède, après avoir flirté avec le tout-numérique (les espèces ne représentent plus qu’environ 10 % des paiements), les autorités opèrent un virage prudent. Le gouvernement et la banque centrale mettent désormais en garde contre une dépendance excessive aux systèmes numériques et appellent la population à conserver du liquide en cas de pannes massives ou de cyberattaques.
La Suède n’est pas seule. En Norvège, la loi entrée en vigueur en octobre 2024 impose l’acceptation des espèces et prévoit des amendes en cas de refus.
En Suisse, la Banque nationale observe un recul constant du cash, passé d’environ 70 % des paiements en 2017 à près de 43 % en 2020.
Certains s’inquiètent de cette diminution. Mais pendant que les experts débattent, les CFF agissent, sans débat parlementaire. En douce. Comme lorsqu’ils ont décidé d’installer des caméras qui analysent nos déplacements et nos comportements dans les gares, quand ils annoncent déjà la fin programmée des distributeurs de billets au profit de l’application mobile et des billets dématérialisés, ou encore quand on apprenait en septembre qu’ils mettent leurs parcmètres à la retraite dans les P+R…
Vous reprendrez bien un petit traçage ?
Le cash, c’est sale ? Peut-être. Mais il ne laisse pas de trace.
La carte, elle, est propre. Mais elle se souvient. Et elle enregistre. Et elle calcule.
Et le jour où vous voudrez manger du filet mignon de porc, elle pourra vous dire : « Non, désolé, vous avez déjà dépassé votre quota carbone pour ce mois. Essayez un tofu local la prochaine fois. »
Alors on se posera peut-être la question : pourquoi avons-nous laissé passer ce test grandeur nature entre Bienne et Bâle sans avoir réfléchi aux conséquences possibles ?
Le sujet du tout numérique et de la survie du paiement en espèces est plus que jamais d’actualité. Le 8 mars 2026, les Suisses voteront sur l’initiative populaire « Oui à une monnaie suisse libre et indépendante sous forme de pièces ou de billets (l’argent liquide, c’est la liberté) ». Son objectif : inscrire le droit au cash dans la Constitution.
Le sondage des CFF n’est qu’un avant-goût. La vraie question trouvera sa réponse dans les urnes.
Première publication : Bon Pour La Tête (Antithèse), édition du 14 novembre 2025, un média indépendant qui mérite lui aussi d’être soutenu.

Lena Rey

